Le lac des cygnes de Prejlocaj à l’Opéra royal de Versailles

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Prejlocaj  le voyant

Il n’est pas voyant comme Rimbaud l’était, non, c’est autre chose.  Le Parc, il y a peu, nous montrait déjà ce qu’il sait voir du couple de l’homme et de la femme, lorsqu’elle s’envole à son cou dans l’espoir impossible de faire Un et qu’il tourne si vite et si fort que l’effet centrifuge puissant les inscrit en équerre l’un à l’autre, dans l’infinie érection que devient le corps de l’une au corps de l’autre.

Rien de tel au Lac des cygnes, où l’éclosion montante des fleurs de robes blanches, jointes ensemble d’innombrables façons, nous impose une beauté dont la surprise est constante, dont les photos relatent quelques bribes. Non pas cette sorte de chose qui s’énonce aujourd’hui « glamour », mot gluant fait pour oublier le beau comme s’il était devenu obscène. Mais cela qui frappe et vous emporte à merci, ne vous demande pas d’avis, quelque chose à cet instant que Prejlocaj a vu, que vous ne pouviez pas voir. Il assemble ces corps vêtus d’un blanc vaporeux en un bouquet majeur qui se défait et se rompt avant d’avoir fait sens, puis se dissémine dans d’autres grammaires. Sur les notes de Tchaïkowski, aussitôt reconnues, qui se rappellent à nous chaque fois que notre attention se fait légère, miracle répété, mélopée familière qui résonne, immuablement puissante, dans toutes les chorégraphies qui s’y sont mesurées, comme un air qui ne nous aurait jamais quittés, il égrène avec une grâce infinie des guirlandes blanches, des festons, des tutus et des jambes qui se croisent.

Et puis vient le couple. Ah ! le deux d’Anjelin, ondoyant doucement, justesse de qui désire assez pour attendre ! Nous suivons distraits l‘histoire d’Odette changée en cygne, de Siegfried qui la cherche et d’Odile, double noir qui le séduit horriblement. Mais c’est à leur danse que nous sommes rivés, à leurs corps blancs qui ondoient, à leurs corps noirs qui scintillent et bondissent comme des points d’exclamation. Ourlant jusqu’à l’apothéose leur destin démesuré, épuisant leur souffle longtemps renouvelé, ils s’achèvent à deux comme ils ont commencé. Ils ne feront pas Un mais ils peuvent faire mille.

Prejlocaj éveille la magie des nombres, leur force et leur secret. Il saisit des oiseaux les multitudes identiques qui s’assemblent dans une forme impériale, comme un élan à mille têtes, en un être dont la beauté se lève d’avoir fait nombre en rang serré. Il sculpte un geste autant de fois reproduit, le décalant d’un cran chaque fois qu’il le répète, au sein du grand corps qui s’invente, et les mêmes gestes ainsi brodés donnent vie à ce qui n’en avait pas. Il apprend des oiseaux le ciselage des formes assemblées dans ce corps, ceux qui en escadrilles dessinent dans le ciel ces bataillons d’ailes gracieuses, à cette distance constante qui donne l’illusion qu’il y a là un seul corps immense, qu’on ne saurait identifier quand on connaît chaque élément.

Pour nous parler des amants, Prejlocaj les place à la base d’un triangle dont les côtés sont les cygnes alignés dans leurs ailes blanches, si gracieusement posé qu’il écrit la beauté en même temps que la lettre. Il écrit le beau selon le signe, il écrit le beau comme le cygne et le cygne comme beauté de la lettre. Puis en son centre ondoie, caresse infinie, cet enlacement du couple que forme le cygne blanc perdu qui doit être sauvé, cette Odette dont chez Proust l’amant nommé Swann s’enchante autant de l’emporter que de la perdre. A la pointe de ce triangle mouvant, se rangent les lignes de cygnes dont la douceur se rassemble pour encadrer la danse du couple, qui ne sait pas.

Qui ne sait pas que son union se fracasse, cygne noir, malédiction, père féroce : à la base du triangle, on ne sait pas qu’il n’y pas place pour cet amour-là.  Les ruminations des êtres jouissants de haine dansent aussi bien que les injonctions fragiles de l’amour. Le noir des cygnes fait semblant que l’aimée est la même quand elle est noire, à peine plus agitée. Et du buisson des corps cette fois surgissent non plus des épanouissements de pétales, mais d’innombrables bras levés qui se dressent au pas des armées en marche. Prejlocaj voit les bottes qui défilent quand les oiseaux ont fui.

Dans chacun des assemblages qu’il fomente pour nous se lève une réalité nouvelle, à en perdre le souffle tant il y en a, et simple pourtant quand sa forme vous saisit comme une alchimie insoupçonnée. Voyez : il assemble trois corps, qui s’agenouillent en lançant en avant leur jambe droite, tandis que loin au-dessus de leurs têtes leurs bras se prolongent de mains jointes, telles une prière. Il habille ces corps du blanc des tutus souples, vaporeux, des pétales s’en déduisent, et des fleurs aussi, une nouvelle réalité surgit dans la demi-lumière, creusant sa scène bleutée de candélabres faits de tripodes sacrés.

Désormais, qu’il fasse entendre la vigueur du cygne noir à la botte malfaisante, que ses pirouettes se crispent, brutales, quand celles des blancs ondoient, qu’au fond de l’eau le couple ondule comme une algue voluptueuse quand c’est la jouissance féroce de l’autre qui en vérité le soulève, à travers tout cela il nous amène peu à peu, doutant jusqu’à la fin, à la dissolution des corps dansants. Lorsque Siegfried retrouve le ballet des cygnes blancs et qu’ils sont là posés, il vous semble que l’amour a gagné, que des sombres desseins et des meutes obscènes sa fougue a eu raison. Mais quand la danse lui ramène son amour, cet amour est mourant. Le cœur battant des fleurs et des cygnes a replié ses bras et retiré ses jambes.

Vous êtes là rivés à ce que Prejlocaj l’enchanteur a vu, tel le poète il a vu quelque fois ce que l’homme a cru voir.

Quoi d’autre ? Ah oui ! On dit que la vidéo des skyscrapers est trop... Bof… !