Eva Zaïcik et le concert de la loge

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Enfin on put entendre, ce dimanche neuf octobre 2022, Eva Zaïcik chanter au Théâtre des Champs Élysées, et l’on se souvient de chaque instant tant ils sont précieux. Mezzo-soprano française, elle a enrichi le baroque de sa voix au velours profond, ajoutant de Haendel à Vivaldi son interprétation si particulière à quelques grandes musiques essentielles, où ses premières notes sont reconnues d’emblée. Ainsi son Royal Haendel colore nombre de partitions de son chant remarquable de justesse chaleureuse et de complicité dans la composition. Son Nisi Dominus récent s’est approprié, de façon singulière, ce grand texte avec bonheur.

Introduite et encadrée par l’excellent Concert de la Loge, conduit par le violoniste Julien Chauvin, elle donne vie à quelques airs assez peu connus de Vivaldi. Sa signature est là d’emblée avec l’Andromeda liberata « sovente il sole », que P. Jaroussky chantait fort bien aussi. Et l’on n’entend qu’elle, tant elle s’impose dans cet aria si calme et si puissant qui semble fait pour sa voix dans une continuité et une proximité infinie. Attendue après l’ouverture de L’Olympiade et un concerto pour violon en ré majeur sensibles et enlevés, elle emplit la scène de sa présence et d’un son qu’elle rend évident.

Après un deuxième concerto tout aussi vivant, elle revient à l’Olympiade, avec « Gemo in un Punto e fremo », que de grandes voix ont chanté également, s’emparant vivement, avec une grande sureté, de cet aria qui convient si bien à sa voix agile dont les graves nous enchantent autant que les aigus. Avant de nous emporter avec l’« Agitata da due venti », de Griselda qui a résonné fortement dans le passé chez Bartoli, et sur laquelle son empreinte personnelle puissante nous requiert aussi bien. Elle enchaine avec « se lento ancora il fulmine » d’Argippo, où Cecilia Bartoli laissa également sa marque, le reprenant d’une toute autre façon, plus douce mais tout aussi efficace.

Le troisième concerto en sol majeur parfait du concert de la loge clôt excellemment ce concert, et l’Encore d’Eva Zaïcik donne le Vedro con mio diletto du Giustino de Vivaldi, que Jakub Jozef Orlinski a tant marqué à l’orée de sa carrière. Il est repris là différemment, revêtant une fluidité où coule doucement cette tonalité chaude dans un rythme qui lui donne un sens nouveau là où l’on pensait que rien n’en pouvait être dit de supplémentaire. Et l’on se souvient alors qu’avec lui elle enregistra durant le confinement ce merveilleux « Ah mia cara » de Haendel, qui découvrait une alchimie prodigieuse entre ces deux voix allant si bien ensemble.

Aux mains d’Eva durant ce chant, l’on ne prête pas garde tout d’abord, pourtant elles ne sont pas simple façon de se tenir en chantant, banal cadre animé de la voix portée, elles ne sont pas tendues devant en équerre, ni repliées sur son buste l’envoi terminé, elles dessinent une ponctuation muette accompagnant la voix du poème comme de libres guillemets. Elles écrivent avec justesse, encore incertaines et d’un trait discret, à peine achevé, le chœur de la voix qui s'élève, l’inflexion qu’elle porte, la couleur qui la creuse, ce geste de la marge où le chant se reconnaît dans l’intimité de l’artiste, tant il reflète son être tout en semblant le porter.