Au Théâtre des Champs-Élysées, L’évidence d’Orphée

Orphée et Eurydice, TCE, Paris, 21 septembre-1er octobre 2022.

Thomas Hengelbrock, Robert Carsen, Tobias Hoheisel, Jakub Jozef Orlinski, Regula Mülhemann, Elena Galitskaya

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Chaque version de l’opéra Orphée et Eurydice de C.W Gluck est attendue, tant on sait que ce grand moment de musique et de drame est aussi, souvent, un parti pris qui représente un état de son époque. Chanté à l’origine par un castrat contralto, puis soprano, repris ensuite par de nombreuses mezzo-soprano, puis un contralto, avant que le rôle soit à nouveau tenu par des hommes, baryton ou ténor, il est maintenant le domaine des contre-ténor. On ne sait ce que fut l’interprétation à l’origine du castrat Guadagni, choisi par Gluck, ni celle de Pauline Viardot, à qui Berlioz confia le rôle quand il ramena cet Orphée de Gluck au jour, tandis que dans la multitude d’interprétations connues, certaines tiennent une place d’exception, comme celle de Kathleen Ferrier. Le cheminement historique du chant d’Orphée est passionnant, tant il reflète ce que les sociétés font des représentations sexuées et de leurs inscriptions dans les arts. Savons-nous pourtant ce que nous dit, aujourd’hui encore, ce drame de l’homme dont la musique émouvait les bêtes et les arbres, cet Orphée qui également soignait, interprétait, prophétisait, quand ramenant des enfers son épouse morte il la perdit de nouveau pour l’avoir regardée ?

L’opéra de Gluck au 18e s, le livret de Calzabigi en disent quelque chose d’essentiel, tant musicalement que dramatiquement. Orphée regarde Eurydice et la perd à nouveau non par étourderie ni par anxiété, ni tant par désir, mais parce qu’elle le demande, voire l’exige. Morte une première fois pour avoir marché sur un serpent en fuyant le désir de quelque faune des forêts, elle meurt une seconde fois en demandant celui d’Orphée, en voulant qu’il la regarde. Gluck condensait, à Vienne puis Paris, à l’invitation de Marie-Antoinette, un renouveau musical porté au plus près du drame dans « une simplicité et une intimité quasi sacrée », dit Thomas Hengelbrock, directeur de la magnifique version du Théâtre des Champs Elysées. Il donnait chant et vie à ce nouvel homme en proie au désir de la femme que la modernité n’allait cesser de décrire, quand l’Antiquité l’avait traité souvent dans la grimace des furies et autres bacchantes.

Lorsqu’on a le bonheur d’assister à une représentation d’Orphée et Eurydice de Gluck, cet opéra dont le chant a laissé en vous son empreinte profonde, un rendez-vous est là qui attend, que l’on ne manque pas. L’on guette, dès le rideau levé, le chœur et la scène installés, le premier cri d’Orphée, signature bouleversante, premier mot, ce mot de tout. Peu d’Orphée ont pris de cet opéra aussitôt possession par la qualité de ce cri, Jakub Jozef Orlinski y surgit d’une manière inoubliable, son « Euridice » presqu’hurlée comme un chant céleste rencontrant l’enfer vous traverse en trouant la scène d’un amour tel que vous n’osez l’imaginer. On aperçoit à peine qu’il chante, sa voix survient de nulle part du sein de la foule en deuil, telle un chant sacré du haut d’une cathédrale, pourtant elle pleure d’en bas. Sur les quelques notes miraculeuses de Gluck portées à leur acmé, ce ré (D) trois fois qui franchit l’octave, cristal aigu sans être féminin, son premier appel lancinant nous arrache de notre assise et nous traverse de part en part, il nous fait trembler comme un cri inhumain. Il n’est pas un cri pourtant, il n’est pas ce cri que Gluck attendait de son premier Orphée comme celui qu’arrache une jambe que l’on coupe, il n’est pas le cri de la bête blessée, il est autre chose, qui nous bouleverse. Lorsque le deuxième cri arrive qui hurle encore, un peu plus fort, ce mi (E), mi (E), ré(D) qui s’adoucit dans un sol (G), il nous apaise. On sait déjà qu’en ce lieu qui nous convie, ce 21 septembre après sept-heure et demie, cette voix et ce jeune homme vont porter cette musique et ce drame comme peu l’ont fait avant lui. La voix inimaginable de Kathleen Ferrier nous avait habitués déjà à renverser le sort, à traverser le genre, pour recueillir le miel humain de l’homme blessé. Elle la versait, la lançait comme nul n’aurait osé l’attendre, si irréelle qu’on l’ait conçu, on basculait avec elle dans la douleur exquise d’Orphée dès son premier « Euridice ».

Sur cette scène un chœur aussi nous accompagne, il nous parle, il parle aux héros et parle d’eux, il chante et résonne en chaque action décisive, il le faut, à cet endroit précis. Il ne défile pas simplement, procession en écho, il est là personnage entier qui pense, souffre, s’oppose, déplore, tel la tragédie grecque où il nous appelle. Sa qualité chorale est essentielle à soutenir cet enjeu et le fait, le chœur Balthazar Neumann et son orchestre du même nom y veillent, portant magistralement les voix, et aussi la grammaire des silhouettes noires de Tobias Hoheisel mues par Robert Carsen, qui s’assemblent et qui glissent, semblant danser doucement le long des talus. D’ailleurs il faut le dire aussi, tout est danse dans ce spectacle, le chœur qui ondoie, cet Orphée dansant qui bondit, sursaute, se tord et ploie, et les autres personnages qui résonnent dans un ballet constant.

La scène du cimetière installe le désert gris qui marquera entier le décor du drame, et l’on sait gré à ce gravier, à la simplicité qui n’est pas vacance de cette terre sans couleur, de ne rien ôter à la pureté du deuil de l’homme devant le trou qui aspire son amour. Il parle chantant de sa voix si belle, ce contre-ténor qui a su tel Deller avant lui chanter vers le féminin sans jamais quitter l’homme, Jakub Orlinski venant là comme l’évidence d’Orphée, comme s’il devait de toujours l’interpréter, comme si ce rôle l’attendait. Sa tessiture profonde épouse ces airs depuis les bas jusqu’aux aigus, balançant son timbre et son accent si pur, et son articulation extrême, son expression tendue, sont si justes toujours qu’il habite ce chant comme s’il était sa demeure. Jamais il n’incarne un chanteur qui joue, ni un acteur qui chante, il les fusionne ensemble comme s’il ne pouvait dire cette douleur sans la chanter. Parfois sa voix est couverte par l’orchestre, et elle nous manque, soit qu’elle n’ait pas encore depuis le saut initial atteint sa pleine puissance, soit que l’orchestre joue là trop fort. Mais très vite elle prend de l’ampleur, elle monte à partir des enfers et nous rejoint parmi les lueurs où Eurydice va parvenir bientôt, il chante à la mort, dans une lumière qui cisèle les ombres noires, en ovale autour de la terre en pente.

Le chant de l’Amour, Elena Galitskaya, est toujours juste, virevoltant et léger, soprano radieuse qui vient barrer la mort d’Orphée et lui livrer les conditions du salut. La scène qui le voit descendre aux enfers parmi les morts alignés en linceuls blancs et les flammes éparses est d’une grande puissance, dans une musique où le chœur manifeste autant de présence vocale que scénique pour refuser ses appels. Rien de cette musique n’est inutile, pas un instant de cette mise en scène n’est vain, elles creusent chaque temps de ce dialogue terrible en un graphisme qui trace l’événement, l’encadre, en dessine un accord infini. Nous sommes suspendus écarquillés à ce drame et à ces voix durant un temps qui nous échappe, jusqu’au réveil d’Eurydice où la belle voix gracieuse de Regula Mühlemann, prend sa place naturellement. Le dialogue commence entre l’homme et la femme, dans l’alchimie parfaite de leurs voix jusqu’à leur remontée en danse lente, l’homme portant de dos sur son épaule la main de son amour qui le suit et qu’il ne doit pas voir. Tout le jeu extraordinaire de Jakub, concentré et inquiet, affolé puis recroquevillé pour ne pas la voir, va s’affronter désormais à un autre adversaire que la mort, à cet appel qu’elle lance toujours plus exigeant pour qu’il la regarde et qu’il la voit, et à son déchirement à le lui refuser sans pouvoir dire pourquoi il le doit. Elle veut de lui qu’il la retrouve désirable, belle, et qu’elle le sache, il ne lui suffit pas que son amour l’ait retrouvée, il lui faut son désir. Le chant d’Eurydice s’exacerbe, belle voix ronde de soprano chaleureuse, beau visage de jeune femme décidée, jusqu’à ce qu’Orphée cède, et qu’aussitôt à nouveau entre ses bras elle défaille.

Cette grammaire symbolique puissante nous interroge profondément dans une musique d’une simplicité théâtrale. Elle renverse le mythe, elle invente un couple où la femme meurt au désir de l’Homme pour renaître en élidant son corps et sa beauté, où seul compte ce qu’elle lui donne avec son amour. Chaque phrase d’Orphée pèse cet enjeu, le mime avec une force, une authenticité que son talent d’acteur habite pleinement et qu’il nous fait vivre au pas de son drame. Ayant cédé il nous emmène dans cet aria que tous connaissent, nous berce douloureusement avec ces mots que les plus grandes voix ont fait résonner : « Que faro senza Euridice, dove andro senza il mio bene », moment de perfection où l’on communie dans cet art poussé à l’extrême, en pensant que cette interprétation d’Orphée résonnera longtemps encore, depuis ce 21 septembre 2022, après sept heures et demie du soir, à Paris, au Théâtre des Champs Élysées.

Et puis vient cette fin heureuse de l’opéra de Gluck qui arrête encore une fois le geste désespéré d’Orphée et ramène Eurydice de nouveau à la vie. Le mythe grec ne comporte pas cette deuxième chance un peu légèrement donnée, il laisse mourir Orphée de la fureur des Bacchantes dont resté seul il refusait les avances, et là seulement il rejoint les enfers où il retrouvera sa femme pour l’éternité, sans regard et sans désir, dans la sérénité. On pardonne à Gluck ce raccourci à contre temps, tant la simplification heureuse qu’il vise et obtient nous apaise gentiment, tant on la prend comme symbole sans y regarder plus avant, tant la continuité dramatique qu’il réalise entre la scène et l’orchestre nous porte sans faiblir. On lui sait gré de la synthèse magique de son œuvre qui, ont remarqué certains, condense un traitement vocal italien, une harmonie allemande, intègre les voix et le ballet au drame tel les opéras français, tout en ramenant dans l’action le chœur tragique des Anciens. Et tout cela dans une cohérence dramatique, s’ajoutant à cette mise en scène lumineuse, aux costumes et aux lumières parfaits, tout cela, il faut le dire, aboutit à un enchantement.