Présentation

Gisèle Chaboudez est venue à la psychanalyse après une formation de médecin, puis de psychiatre. Intéressée par les conceptions psychanalytiques, elle rejoignit ce champ en optant pour l’infléchissement que Lacan apportait à la pensée de Freud, Klein et quelques autres, et entreprit sa formation avec lui, poursuivie jusqu’à son décès. Elle exerça des fonctions de direction médicale dans deux centres médico-psychologiques pour enfants, et développa sa pratique psychanalytique en cabinet. Participant tout d’abord aux débuts de La Cause freudienne, fondée par Lacan, enseignant au département de psychanalyse de l’Université Paris VIII, elle rejoignit plus tard l’association Espace analytique, où elle a occupé diverses fonctions, Présidente puis Vice-Présidente actuellement, et assure la direction de la revue Figures de la psychanalyse.

Ses enseignements, interventions en colloque, en séminaires, s’y poursuivent. Elle est l’auteur de L’équation des rêves, Rapport sexuel et rapport des sexes, Que peut-on savoir sur le sexe, Un rapport sans univers, Ce qui noue le corps au langage, Féminité singulière.

Les travaux ici présentés réfléchissent au devenir des concepts avec l’évolution de la subjectivité, de la sexuation, de l’inconscient et du politique, dans des termes impliquant une pensée psychanalytique qui se fonde sur le déchiffrement d’avancées lacaniennes non encore en usage, leur élaboration d’une logique inédite, leur dialogue avec Freud et d’autres. Parfois dénoncée pour avoir laissé le siècle dernier effectuer les corrections nécessaires dans les discours et les lois sans y participer, spécialement en ce qui concerne la question de la sexuation et du rapport des sexes, accusée de s’en tenir pour l’essentiel aux préjugés du temps de Freud, alors que cette discipline est née et s’est développée comme une pensée révolutionnaire remaniant des conceptions millénaires, la psychanalyse peut pourtant, à certaines conditions, dessiner des bases d’une pensée de l’avenir. Ne recevant plus la faveur des institutions comme ce fut le cas au siècle dernier, elle affronte une étape certes difficile de son histoire, mais qui se prête d’autant mieux à une évolution nécessaire. Ceux qui dans les années 70 du siècle dernier se retrouvèrent autour de J. Lacan en ayant compris qu’il entreprenait de refonder dans ce sens ce qui devait l’être de la pensée freudienne, se heurtèrent à une difficulté inédite. Si l’importance de sa pensée était d’emblée aperçue, il avait cependant choisi de l’énoncer sur un mode énigmatique, en chiffrant de plus en plus ses énoncés au long des années, afin de n’être pas compris trop vite, ayant constaté que la pensée de Freud, aisée à lire quoique complexe, avait été rapidement métabolisée sans en prendre toute la mesure.

Le texte de Lacan devint une énigme à déchiffrer, nombre de dires portés par sa pensée furent incertains ou inaccessibles, et les commentaires s’en tinrent souvent au ton qu’il adoptait, d’allure parfois conservateur et provoquant, en jugeant qu’il reprenait simplement la grammaire entièrement phallique que Freud avait décrite, que ce soit pour le saluer ou le déplorer. Pourtant il mettait à jour cette grammaire de nos lois sexuelles, y critiquant ce qu’il appelait une « fiction simplette », une logique qu’il découvrait appuyée dans son ressort économique sur certaines particularités physiologiques, quand la psychanalyse jusque-là faisait de l’anatomie un destin. Il construisait en supplément une autre logique qui y échappe, et qui intervient depuis le dehors du discours tout en ayant une incidence bien réelle.

La déconstruction du Père symbolique des religions monothéistes et des sociétés patriarcales fut tout autant matière à malentendu, puisqu’il a semblé à beaucoup tout d’abord que Lacan soutenait le Nom du Père qui en est la clef de voûte, quand il le critiquait en réalité avec l’Œdipe que la psychanalyse avait reconduit, en demandant : Si cela doit donner la norme, pourquoi cela donne-t-il des névrosés ? Il montrait ensuite comment se construisent nombre de fonctions efficaces pour tenir lieu de tiers structurant entre mère et enfant, de sorte que la fonction unique et exclusive du Père n’est plus nécessaire et sa portée universelle largement réduite.

On peut soutenir également, en déchiffrant ce texte lacanien, que sa reprise de la théorie du rêve, qui elle aussi fit l’objet d’une critique lors de son étape freudienne, de la part des neurosciences notamment, malgré la découverte fondamentale qu’elle représentait, répond désormais sur bien des points à une exigence actuelle en ce qui concerne notre abord et notre usage du rêve. Le chiffrage du rêve, ce qui le rend incompréhensible à une lecture ordinaire, ne vise pas tant à déjouer une censure qu’à élaborer les lettres et la logique d’un mode de jouissance possible, qui soit admis dans le système langagier de l’inconscient, et maintienne à distance les autres qui le débordent. Chiffrage fait pour la jouissance, comme toutes les formations littérales de l’inconscient, il est omniprésent dans notre pratique qui s’attelle à le déchiffrer et surtout à l’utiliser, tant il comporte de métaphores efficaces, de calculs efficients sur l’organisation de la jouissance d’un être parlant, en des termes qui s’équilibrent et parviennent à une équation subjective homéostatique. Au cœur de ces grands chantiers que la pensée psychanalytique a ouverts, ces remaniements profonds s’avèrent tracer les conditions d’une pensée à venir.

Déchiffrer se distingue d’une lecture habituelle, car on s’interdit de comprendre le texte tel quel, qui ne correspond à rien. Ne pas le comprendre, donc, mais relever une à une les lettres qui le forment, sans en rater une, et les lire à l’aide d’associations, non pas les nôtres bien sûr mais celle de l’auteur, un peu avant ou un peu plus loin dans l’énoncé, car lui aussi parle à la manière d’un analysant, il le disait d’ailleurs.  Puis reprendre cet ensemble et à chaque étape, conclure quant à un sens issu de ce qu’ont découvert les associations. Cela comporte d’épeler d’abord les éléments un à un, par exemple à propos d’un concept donné, puis de repérer à quel endroit précis le sens d’ensemble se dessine, infléchissant tout ce qui précède, enfin de vérifier plus loin s’il s’est bien orienté ainsi, si la suite des propositions le confirme.

Nombre d’apports lacaniens sont nécessaires pour avancer dans la pensée psychanalytique à venir, qui est une part essentielle de la pensée tout court, et sont pourtant encore laissés de côté. Ils sont examinés au long des travaux ici présentés, puis prolongés peu à peu par nos propositions en différents points, dans une collaboration étroite avec l’activité de recherche d’Espace analytique, de ses intervenants, enseignants, auteurs.